Ressentir dans sa chair » : quand les perceptions passent par le corps

Quand un enfant semble ressentir physiquement ce que vit une autre personne, comment accueillir son expérience sans négliger sa santé ni l’enfermer dans une interprétation ?

Il y a quelques années, une consultation m’a confrontée à une forme de ressenti que je connaissais encore mal.

La personne que j’accompagnais développait régulièrement des manifestations physiques qui semblaient faire écho à ce que vivaient certains membres de sa famille. Il pouvait s’agir de symptômes relativement bénins, mais parfois aussi de manifestations suffisamment importantes pour nécessiter une prise en charge médicale.

Au fil de notre échange, elle a donné à ces expériences une interprétation médiumnique particulière. Pour elle, son corps semblait devenir le lieu même de certaines perceptions.

Cette consultation m’a profondément interrogée et m’a conduite à découvrir une manière de vivre la médiumnité différente de celles auxquelles nous pensons spontanément.

Car lorsque nous parlons de médiumnité, nous imaginons souvent quelqu’un qui voit, qui entend, qui reçoit des images, des mots ou des informations.

Mais certaines personnes racontent autre chose : elles ressentent.

Et parfois, disent-elles, elles ressentent jusque dans leur chair.

Que penser alors lorsqu’un enfant rapporte ce type d’expérience ?

Et surtout : comment l’accompagner sans nier ce qu’il ressent, mais sans attribuer trop rapidement une origine médiumnique à ce que son corps exprime ?

Quand le corps devient le lieu du ressenti

Un enfant peut un jour dire :

« Quand maman a mal, j’ai mal aussi. »

Ou :

« Chaque fois que je suis près de cette personne, j’ai mal au ventre. »

Il peut encore raconter qu’une sensation physique est apparue soudainement en présence de quelqu’un, puis a disparu lorsqu’il s’en est éloigné.

Ces paroles peuvent surprendre le parent, particulièrement lorsque l’enfant établit lui-même un lien entre ce qu’il ressent et ce que vit une autre personne.

Plusieurs lectures sont alors possibles.

Le corps peut exprimer le stress, l’anxiété, une émotion difficile à identifier ou une très grande sensibilité à l’environnement et aux autres. Certains enfants sont également particulièrement attentifs aux changements d’attitude, de voix, d’expression ou de comportement de leur entourage et peuvent réagir physiquement à des informations qu’ils ont perçues sans en avoir pleinement conscience.

D’autres familles interprètent certaines de ces expériences dans un cadre intuitif, énergétique ou médiumnique.

Nous n’avons pas besoin de choisir immédiatement entre ces différentes possibilités.

Nous pouvons commencer par écouter.

Un symptôme reste d’abord un symptôme

C’est probablement le point le plus important de cet article.

Lorsqu’un enfant présente une douleur, un malaise ou tout autre symptôme physique, celui-ci doit d’abord être considéré comme appartenant à l’enfant.

S’il persiste, se répète, s’aggrave ou paraît préoccupant, il nécessite l’avis d’un professionnel de santé.

Même lorsqu’une famille est familière des perceptions intuitives ou médiumniques, une interprétation de cet ordre ne doit jamais conduire à minimiser un symptôme ni à retarder une consultation médicale.

On peut être ouvert à l’inexpliqué et rester parfaitement prudent.

Les deux attitudes ne s’opposent pas.

Elles devraient même aller ensemble.

Accueillir sans suggérer

Une fois les précautions nécessaires prises, reste la parole de l’enfant.

Et là encore, la manière dont l’adulte réagit est essentielle.

Si un enfant dit : « Je crois que ce mal de ventre n’est pas à moi », il n’est pas nécessaire de lui répondre immédiatement : « Oui, tu ressens certainement la douleur de quelqu’un d’autre. »

Mais lui dire : « C’est impossible, tu inventes » ne l’aidera pas davantage.

Nous pouvons simplement répondre : « Je t’entends. Tu as réellement ressenti quelque chose. Nous allons nous occuper de ce que tu ressens et nous n’avons pas besoin de savoir tout de suite pourquoi c’est arrivé. »

Cette réponse reconnaît l’expérience sans lui imposer d’explication.

Elle laisse une porte ouverte.

Attention aux questions qui suggèrent les réponses

La prudence est particulièrement importante lorsqu’un enfant commence à établir des correspondances entre ses sensations et celles de son entourage.

Si nous lui demandons régulièrement :

« Qui a mal cette fois-ci ? »

« Est-ce que tu ressens quelque chose chez mamie ? »

« Quand tu es près de ton frère, qu’est-ce que ton corps te dit ? »

nous risquons, sans le vouloir, de lui apprendre à scruter constamment son corps et celui des autres.

L’enfant peut alors devenir extrêmement attentif au moindre changement physique et chercher systématiquement à lui attribuer une signification.

Or, accompagner n’est pas entraîner.

L’enfant n’a pas à développer une compétence parce que les adultes pensent l’avoir reconnue chez lui.

S’il souhaite raconter spontanément ce qu’il vit, écoutons-le.

Mais laissons l’expérience venir de lui.

Un enfant n’est pas la sentinelle de sa famille

Cette précaution devient encore plus importante lorsque les sensations rapportées concernent la santé des proches.

Un enfant qui pense ressentir physiquement ce que vivent les autres pourrait progressivement se sentir investi d’une responsabilité qui n’est pas la sienne.

Il pourrait commencer à surveiller ses sensations.

À s’inquiéter lorsqu’une douleur apparaît.

À se demander : « Qui est malade ? »

Ou même : « Est-ce que je dois prévenir quelqu’un ? »

Cette charge peut devenir considérable.

Il est donc essentiel de lui rappeler : « Tu n’es pas responsable de la santé des autres. »

Il n’a pas à diagnostiquer, il n’a pas à surveiller, il n’a pas à prévenir.

Et surtout, il n’a pas à sauver.

Même si ses parents sont convaincus que certaines de ses perceptions possèdent une dimension intuitive ou médiumnique, il reste avant tout un enfant.

Ressentir ne signifie pas devoir porter

C’est ici qu’intervient un apprentissage qui peut être précieux, quelle que soit l’explication donnée à ces expériences : celui des limites.

Un enfant très sensible peut avoir besoin d’apprendre à distinguer ce qu’il ressent de ce dont il est responsable.

Pour un petit, nous pouvons employer des mots très simples :

« Ton corps est à toi. Quand quelque chose te gêne ou devient trop fort, tu as le droit de dire stop et de venir nous en parler. »

Avec un enfant plus grand ou un adolescent, nous pouvons aller un peu plus loin :

« Tu peux ressentir quelque chose sans avoir à le comprendre immédiatement, ni à t’en charger. »

Dans une famille donnant une lecture spirituelle ou médiumnique à ces expériences, l’enfant peut également être autorisé à poser symboliquement ses propres limites, avec les mots qui ont du sens pour lui et sa famille.

Mais l’idée centrale reste la même :

Ressentir n’oblige pas à porter.

Et cette phrase dépasse largement la question de la médiumnité.

Faut-il parler de « médium guérisseur » ?

Certaines traditions ou certains courants spirituels utilisent cette expression pour désigner des personnes dont les perceptions semblent particulièrement liées au corps, à la santé ou au soin.

Nous préférons être prudents lorsqu’il s’agit d’un enfant.

Dire : « Tu es médium guérisseur » peut sembler valorisant mais cette appellation peut aussi devenir une identité, puis progressivement une fonction : « Si je ressens les douleurs des autres, c’est peut-être parce que je dois les aider. »

Or aucun enfant ne devrait porter cette responsabilité.

Nous pouvons reconnaître une sensibilité particulière sans lui donner immédiatement un nom.

Nous pouvons observer sans catégoriser.

Nous pouvons accompagner sans assigner.

L’enfant aura tout le temps, en grandissant, de mettre lui-même des mots sur ses expériences et de décider de la place qu’il souhaite – ou non – leur donner dans sa vie.

Et si nous ne savons pas expliquer ?

Alors nous pouvons simplement le reconnaître.

Peut-être certaines expériences trouveront-elles un jour une explication physiologique ou psychologique, peut-être certaines relèvent-elles d’une sensibilité particulièrement fine aux autres et à l’environnement, peut-être certaines familles continueront-elles à les comprendre dans un cadre intuitif, énergétique ou médiumnique.

Nous pouvons laisser ces questions ouvertes.

Ne pas savoir n’empêche pas d’accompagner.

Au contraire, cette incertitude peut nous aider à rester attentifs à l’enfant plutôt qu’à la théorie que nous voudrions appliquer à son expérience.

En conclusion

Lorsqu’un enfant affirme ressentir dans son propre corps ce que vit quelqu’un d’autre, nous n’avons pas besoin de choisir immédiatement entre croire et ne pas croire.

Nous avons d’abord besoin de l’écouter, de prendre soin de sa santé, de lui permettre de raconter sans suggérer, de l’aider à poser des limites.

Et de lui rappeler qu’il n’est responsable ni du bien-être ni de la santé de ceux qui l’entourent.

Peut-être comprendrons-nous un jour davantage ces expériences.

En attendant, nous pouvons déjà transmettre à l’enfant quelque chose d’essentiel :

« Ton corps t’appartient. Tes ressentis méritent d’être entendus mais tu n’as pas à porter les autres en toi. »

Car, quelle que soit l’origine d’une perception, ressentir n’oblige pas à porter.

Par Nathalie Grégoire pour AEM